Il n'y a pas de terrain neutre : Alimentation, survie et résistance à Gaza

À Gaza, chaque action menée pour la nutrition représente une bataille contre le siège et le silence.

"Je craignais qu'une incursion ne soit à la porte. S'ils entraient, nous pourrions tout perdre, la nourriture, le matériel, et même nos maisons. C'est pourquoi nous nous sommes empressés d'agir."

Voilà qui résume bien le dilemme auquel nous sommes confrontés. L'équipe Sa7ten avait constitué un stock de riz, de pâtes, d'huile et de concentré de tomates afin de pouvoir cuisiner et distribuer à manger sans interruption. Cependant, l'équipe s'est trouvée encerclée par des bombardements, et plus aucune denrée n'était à l'abri. Même la farine, que nous avons finalement réussi à faire entrer en dix lourds sacs divisés en plus petites portions pour les familles, risquait d'être perdue en un instant.

Dans l'urgence, il n'y a pas de place pour l'hésitation. Nous avons alors planifié une distribution de nuit que nous avons effectuée le lendemain, sachant qu'un retard pouvait à la fois signifier la destruction du stock alimentaire, et la possibilité de nourrir notre peuple.

Le 25 août, nous avons préparé environ 150 colis alimentaires et les avons distribués dans trois zones : Tel al-Hawa, près de l'hôpital al-Quds, la zone d'al-Azhar et al-Nasr. Chaque colis contenait du riz, des pâtes, de l'huile, du concentré de tomates, des assaisonnements et environ deux kilos de farine. Face à la soif de sang des génocidaires, il n'y a pas de système de filtrage pour déterminer qui « mérite » le plus de la nourriture. Chaque famille sous le feu des tirs et des bombardements détient le droit de manger. Nous nous sommes tout de même focalisés sur les ménages qui n'avaient pas reçu de nourriture lors des distributions précédentes, même si la vérité est simple : la faim est partout, et à Gaza, aujourd'hui, chaque porte à laquelle nous frappons porte les mêmes besoins. L'acheminement de la farine et des fournitures vers les camps n'a pas été facile : comme l'explique Abu Salah, coordinateur de terrain de Sa7ten à Gaza, "Nous avons dû effectuer plusieurs trajets. Le chauffeur a dû tourner en rond pour récupérer les pâtes, la farine, jusqu'à ce que le travail soit terminé". Même l'acte le plus élémentaire - transporter de la nourriture d'une rue à l'autre - est devenu une lutte épuisante sous les bombardements et les tirs des forces sionistes.

Nous sommes passés de l'élaboration de réserves alimentaires à la préparation d'un repas urgent, car toute hésitation était synonyme de perte. Si les forces sionistes s'étaient rapprochées de nous, nos réserves auraient été détruites ou saisies en une nuit.

Le 27 août, nous avons donc préparé 30 grandes marmites de riz et de pâtes, transformant le risque de destruction en un repas immédiat. Nous avons puisé dans les stocks que nous avions sécurisés et ajouté ce dont les cuisines avaient besoin : farine, oignons, bois de chauffage et épices. Nous avons commencé la préparation tôt dans la journée, coordonné les cuisiniers et les marmites, et travaillé jusqu'à l'après-midi, car le retard sous les bombardements est une autre forme de perte.

La journée a été dure et chargée. Des files d'attente se sont formées pendant des heures ; les gens sont venus du camp de Tel al-Hawa, près de l'hôpital al-Quds, de la région d'al-Azhar et du camp occidental. Nous avons divisé la nourriture pour qu'elle parvienne à tous en une vingtaine de pots sur le site principal, une poignée envoyée au camp occidental, et plusieurs autres près d'al-Quds.

« Même si cela prend des heures, ils attendent, parce qu'ils savent que lorsque cela vient de Sa7ten, cela sera fait correctement », a déclaré Abu Salah. À la fin, il ne restait plus un seul grain de riz.

Dans les coulisses, se procurer chaque aliment était une bataille, que ce soit le feu de bois pour la cuisson rassemblé auprès de nombreux vendeurs, les épices qui se sont avérées fausses, les oignons aux prix jamais vus, ou même le transport qui a nécessité de tourner en rond avec des camions et des tuk-tuk. 

Ce poids est dur à porter, surtout pour une équipe déjà éreintée. 

À la fin de la journée, les cuisiniers, les chauffeurs et les jeunes bénévoles étaient au bord de l'effondrement. Certains travaillaient depuis l'aube, d'autres jonglaient avec plusieurs tâches à la fois, mais aucun n'a reculé. Pour eux, ce n'est pas de l'héroïsme, mais une nécessité : à Gaza aujourd'hui, nourrir les gens, c'est survivre, et la survie exige que l'on se donne entièrement.

La brutalité ne s'arrête pas aux bombes. Les forces sionistes prennent délibérément pour cible ceux qui maintiennent la vie à Gaza, les journalistes qui rapportent la vérité, les équipes de défense civile qui retirent les corps des décombres, les ambulanciers qui risquent tout pour maintenir les gens en vie. Chaque attaque est accompagnée d'un spectacle pour le monde occidental, d’une excuse fabriquée de toutes pièces pour présenter nos morts comme des menaces. Et dans ces capitales, le racisme est si profond que ces excuses sont acceptées sans discussion. Les bureaucraties des organisations internationales, les débats interminables sur quels mots faut-il employer, tout cela sert de protection au pouvoir colonial et à faire taire les voix des opprimés. Notre équipe ressent cette disparité tous les jours : nous sommes témoins de ce qui est indéniable sur le terrain, tandis que le monde se contorsionne pour faire semblant de ne pas voir. Qu'en est-t-il pour nos populations, si ce n'est qu'elles savent que leur survie dépend de leurs propres mains, de leurs voisins, de leur volonté collective, et que c'est la solidarité, et non les institutions, qui les maintient en vie ?

Face à cette machine à tuer, Sa7ten a pris des mesures concrètes que d'autres n'ont fait qu'évoquer. À l'intérieur et à l'extérieur de Gaza, notre équipe a agi sans hésitation, transformant les approvisionnements en nourriture immédiatement, et la peur en action collective. Mais cette lutte ne peut pas reposer uniquement sur nos épaules. Si vous avez le privilège de vivre en dehors de Gaza, agissez de là où vous êtes : perturbez les gouvernements qui arment et financent le génocide, refusez le confort de l'attente sans fin. Rejoignez les mouvements populaires palestiniens dans vos rues. Boycottez les institutions et les entreprises complices de cette violence. Inondez les bureaux de lettres demandant à ce que des comptes soient rendus. Faites des dons à des initiatives palestiniennes comme Sa7ten, qui ont prouvé à maintes et maintes reprises que chaque centime envoyé parvient à notre peuple à Gaza de la manière la plus directe et la plus efficace possible malgré l'absurdité de cette situation. Le monde n'a pas besoin de plus de silence ou de sympathie. Il a besoin d'action, maintenant.

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No Neutral Ground: Food, Survival, and Resistance in Gaza